L’histoire de l’Espagne 3 – Al Andalus première partie: la conquête musulmane

De la conquête de l’Hispanie à la mise en place de l’émirat de Cordoue (711 – 756)

Nous nous étions quittés sur une Hispanie wisigothe en pleine déroute face à “l’envahisseur” musulman. Vous allez me dire “Pourquoi mettez-vous des guillemets au mot “envahisseur”? Il semble clair que les musulmans ont envahi l’Hispanie!”. Certes, mais la réalité est beaucoup plus complexe que cela. Penchons-nous de plus près sur ce qui s’est passé au début de cette longue et complexe période d’al-Ándalus.

La conquête de l’Hispanie (711-716)

L’invasion de l’Hispanie wisigothe par les musulmans se fait ans le cadre de l’expansion de l’islam aux VIIème et VIIIème siècles.

Naissance de l’islam

Mahomet, le dernier prophète du monothéisme sur Terre, a eu la révélation de cette nouvelle religion vers 610 en Arabie, à La Mecque plus exactement. Allah, c’est-à-dire Dieu en arabe, lui communiquait sa parole via l’archange Gabriel. A la mort de Mahomet en 632, la compilation de ces récits a permis d’établir le Coran, texte sacré de l’islam. Depuis la péninsule arabique entièrement convertie en 632, l’islam se propage tout au long du VIIème siècle conquérant tour à tour l’Asie Centrale, l’Afrique maghrébine, l’Europe (Hispanie et France) et allant même jusqu’à l’Inde. 

L’expansion africaine.

C’est lors de la conquête-conversion du Maghreb que les musulmans se sont retrouvés confrontés aux farouches tribus berbères qui leur résistent jusqu’en 711, date de la fin de la conquête officielle de l’Afrique du Nord, Ifriqya en arabe. Le gouverneur de cette région, Mûsâ ibn Nusair, ne leur fait pas entièrement confiance, c’est pourquoi il décide d’envoyer 7000 guerriers berbères vers la Bétique toute proche en 711, avec à leur tête le Maure Tariq ibn Ziyad. L’idée de Mûsâ est d’occuper ces Berbères potentiellement dangereux pour son propre territoire en les envoyant se battre et conquérir d’autres espaces plus lointains. La mission de l’expédition consiste à repérer les lieux et éventuellement opérer quelques rapines mais la conquête n’est pas à l’ordre du jour.

La situation en Hispanie en 711.

A cette époque, comme nous l’avons indiqué dans l’article sur l’Hispanie wisigothe, l’Hispanie est en proie à une grande instabilité politique et dynastiqueLe dernier roi wisigoth, Wittiza, est mort en 710 en laissant un fils, Akhila, lequel est renversé par Rodéric, le gouverneur de la province de Bétique (Andalousie actuelle). Akhila se réfugie à Ceuta au Maroc pendant que ses partisans entretiennent dans la péninsule ibérique un climat de guerre civile. 

La fragilité politique due aux nombreux retournements d’alliances et aux déchirements entre chefs wisigoths fait aussi le jeu du peuple franc dont la puissance et le territoire ne cessent de grandir et de se renforcer de l’autre côté des Pyrénées. A cela s’ajoutent des épidémies de peste et de famines régulières. En clair, l’Hispanie est fragile, prête à tomber.

 

La conquête musulmane

D’après les sources dont nous disposons, l’entrée des musulmans dans la péninsule a été facilitée par la trahison d’un allié byzantin des Wisigoths, le comte Julien. Ce personnage à l’identité assez obscure était gouverneur de la ville de Ceuta et de quelques villes de l’extrême sud de la Bétique mais on ignore s’il était un vassal des rois de Tolède ou un seigneur berbère indépendant qui gouvernait ses territoires avec l’accord des Wisigoths. Toujours est-il qu’il était partisan d’Akhila, le fils du roi Wittiza dont nous avons parlé plus haut. 

Malgré tout, afin d’être bien vu de Rodéric, Julien envoie sa fille à Tolède pour qu’elle y continue son éducation mais le roi wisigoth la viole. La jeune fille informe son père de l’affront qu’elle a subi et, pour la venger, Julien se met en relation avec le gouverneur de l’Ifriqya Mûsâ et lui explique comment envahir la péninsule: il lui suffit de passer par le détroit de Gibraltar, qui ne porte pas encore ce nom. 

En avril 711, Mûsâ envoie donc un contingent d’environ 12 000 soldats, dont les 7 000 Berbères que j’ai mentionnés plus haut, sous le commandement de Tariq ibn Ziyad, le gouverneur de Tanger. Les Wisigoths, désordonnés et fragilisés, se retrouvent encerclés car lorsque Tariq ibn Ziyad attaque l’Hispanie par le sud, Rodéric et ses troupes sont en train de combattre les Francs et les Basques au nord de la péninsule. 

Les forces musulmanes et wisigothes s’affrontent en juillet 711 lors de la bataille de Guadalete qui marque la fin de l’Hispanie wisigothe. En effet, Rodéric s’était attiré la haine de nobles très puissants qui l’accusaient d’avoir usurpé le trône en assassinant son prédécesseur Wittiza. Obligés de se battre pour leur nouveau roi, ces nobles wisigoths avaient d’ores et déjà prévu de le trahir lors de la bataille contre les musulmans. Ils pensaient que ces derniers voulaient uniquement piller la région puis repartir dans leurs terres d’origine. 

Trahi par les siens, Rodéric meurt au cours de la bataille. Désormais sans chef, l’Hispanie est à la merci des musulmans et de Tariq qui décide d’envahir le territoire, contrairement à l’ordre donné par Mûsâ. Les musulmans sont de plus aidés dans leur entreprise par le peuple des villes dans lesquelles ils passent mais aussi par les Juifs, communauté religieuse opprimée sous les Wisigoths.

La conquête est fulgurante. Abandonnée par sa population, la ville d’Archidona est prise sans peine, de même que Cordoue, livrée aux musulmans par un berger qui indique la brèche par laquelle passer pour entrer dans la ville. Quant à Tolède, la capitale du royaume Wisigoth, ce sont les Juifs qui la livrent aux musulmans. En 714, Séville est prise et Tarragone détruite. Barcelone est occupée entre 716 et 719 et en 719, c’est la Septimanie qui est conquise. Le nom al-Ándalus apparaît pour la première fois sur une pièce de monnaie de 716. 

Il faut attendre 732 et la bataille de Poitiers pour que la conquête musulmane s’arrête en Europe. Boutés hors du territoire franc par Charles Martel, les musulmans préfèrent consolider leurs possessions espagnoles. Ils se replient donc vers le sud et organisent la gestion de leurs nouvelles conquêtes. 

 

De l’Hispanie wisigothe à l’émirat de Cordoue (716-756)

La domination arabe en Hispanie

Les débuts de la présence musulmane en Espagne sont chaotiques puisque, comme nous venons de le voir, les envahisseurs sont aussi occupés à conquérir d’autres territoires plus au nord de la péninsule. D’autre part, le centre du pouvoir musulman se situe à Damas, c’est-à-dire assez loin de l’Espagne, qui n’est pas considérée comme un territoire important. Ainsi, très rapidement, les gouverneurs musulmans d’al-Andalus deviennent indépendants du pouvoir central de Damas. 

Globalement, la domination arabe est bien acceptée par le peuple hispanique qui a le droit de conserver ses lois. Elle est même considérée comme une source de liberté par certaines couches de la population. Les villes comme Mérida qui se sont rendues sans résister voient leur action récompensée: les nobles wisigoths qui y habitent conservent l’intégralité de leurs biens et de leurs terres. En revanche une cité comme Séville qui a résisté à l’avancée musulmane est punie: les terres des nobles wisigoths sévillans sont démantelées et distribuées à toute la population, serfs et esclaves compris. Ces deux catégories sociales sont les grandes gagnantes de la conquête musulmane. En effet, les musulmans n’étant pas doués pour l’agriculture, ils laissent les serfs exploiter comme ils le souhaitent leurs parcelles de terre, ce qui améliore la productivité. Quant aux esclaves, il leur suffit de prononcer la profession de foi musulmane pour être immédiatement affranchis. 

Il faut savoir que la conversion à l’islam n’a jamais été imposée en Espagne: elle a simplement été suggérée par la pression fiscale. Je m’explique. Prenons un chrétien vivant à Tolède, ville prise par les musulmans sans trop de résistance. Ce chrétien a le droit de conserver ses terres moyennant un impôt à payer à l’Etat d’un montant variable selon son niveau de fortune. Si ce chrétien abjure sa foi et se convertit à l’islam, il n’a plus à payer l’impôt. De nombreux serfs, esclaves et mêmes seigneurs fortunés se sont ainsi convertis à la religion musulmane. 

C’est pour cela que la période al-Andalus est souvent présentée comme un modèle de coexistence pacifique et de tolérance entre les trois principales religions monothéistes. Cette situation est relativement vraie au début mais au fil du VIIIème siècle, les souvenirs s’estompent, les traités s’oublient et les musulmans finissent par imposer leur religion en confisquant d’autorité les terres de certains chrétiens ou en augmentant les impôts que doivent payer les non-convertis en échange de leur liberté de culte. 

D’autre part, certains nobles wisigoths qui ont survécu aux différentes batailles se réfugient dans les montagnes des Asturies, une région difficile d’accès pour les Arabes qui ne voient pas l’utilité et n’ont ni le temps, ni les moyens militaires de s’aventurer dans cette zone. Ces nobles wisigoths sont donc livrés à eux-mêmes et les Arabes s’en désintéressent, d’autant qu’ils ont des ennemis autrement plus forts à mater. C’est pourtant grâce à ces nobles et depuis les Asturies que le mouvement de la Reconquista se lance dès 718. 

L’organisation du territoire. 

Pendant cette période assez troublée, al-Andalus est organisée en douze provinces gouvernées chacune par un wâli ou gouverneur et dotées d’une capitale. Parmi les capitales les plus connues figurent Cordoue, Tolède, Mérida, Saragosse et Narbonne. Le cas de cette dernière ville est particulier puisqu’elle n’est musulmane que pendant quarante ans, de 719 à 759, date à laquelle Pépin le Bref la reprend et chasse définitivement les musulmans hors de la Gaule

Les wâlis sont nommés par le califat omeyyade de Damas jusqu’en 754, date à laquelle cette dynastie est décimée ou presque. Cependant les nominations se succèdent sans assurer la stabilité politique de al-Andalus: entre 711 et 726, 21 gouverneurs sont nommés soit des mandats de moins d’un an en moyenne. Cette instabilité, les luttes intestines que connaissent les califes de Damas et le peu d’intérêt montré par cette dernière pour al-Andalus renforce l’indépendance de la péninsule. 

Les troubles internes

Al-Andalus est marquée à la fois par des problèmes internes mais est également affectée par les tensions qui règnent à Damas. 

Au niveau interne, al-Andalus est victime vers 740 d’une insurrection des Berbères du Maghreb, rejoints par ceux d’Espagne. Les villes de Cordoue et de Tolède sont menacées et les Arabes, peu nombreux, sont de plus désunis. Il existe en effet une opposition ancienne entre les Kaisites, des bédouins nomades originaires du nord et du centre de l’Arabie, et les Kalbites, des cultivateurs sédentaires originaires du Yémen. La révolte est cependant matée grâce à l’aide de quelques milliers de Syriens évacués de Ceuta qui s’installent ensuite en Espagne. Le conflit entre Kaisites et Kalbites dure encore une quinzaine d’années, jusqu’à la mise en place de l’émirat de Cordoue. 

D’autre part, les gouverneurs d’al-Andalus deviennent de plus en plus indépendants vis-à-vis du pouvoir de Damas, lui-même fragilisé. Ils prennent les décisions importantes seuls, sans consulter le calife, et gardent pour eux le tribut et les impôts. Cette prise d’indépendance est en partie permise par les difficultés que rencontre le califat omeyyade de Damas, alors à la tête d’un empire musulman qui s’étend de l’Espagne à l’Indus.

Les Omeyyades sont une dynastie de califes issus du grand-oncle de Mahomet, Umayya ibn ‘Abd Sams. Ils règnent sur la destinée de l’empire musulman depuis 661 et ont établi leur capitale à Damas, en Syrie. Sans entrer dans des détails bien trop complexes, disons que cette dynastie a été renversée par une autre, celle des Abbassides, dont l’ancêtre et fondateur était un oncle de Mahomet, Abû al-Abbâs As-Saffah. Hormis le fait que la filiation des Abbassides avec Mahomet est plus directe, cette dynastie est également plus attachée à l’islam. Contrairement aux Omeyyades qui privilégient les grandes familles arabes, les Abbassides s’appuient sur les nombreux mécontents du callifat et prônent l’égalité entre les Iraniens convertis à l’islam et les Arabes. La révolution abbasside est déclenchée en 747 et s’achève trois ans plus tard lors de la bataille du Grand Zab où les Omeyyades sont définitivement écrasés. Tous les membres de cette dynastie sont exécutés sauf un qui parvient à s’enfuir.

C’est ce fugitif qui nous intéressera dans le prochain article consacré à l’histoire de l’Espagne: il s’appelle Abd al-Rahman Ier et est le petit-fils du dernier calife omeyyade.